20/12/23 Introduction, matière sonore
Le texte qui suit est une analyse musicologique de l'introduction d'un projet de longue haleine d'illustration sonore et musicale de l'oeuvre de Jean Giono, Le Grand Troupeau, dont la sortie est prévue pour le printemps 2025.
LE GRAND TROUPEAU - COMMENTAIRE SUR L’INTRODUCTION ET SA MATIÈRE SONORE
L’introduction instrumentale pose immédiatement les choses : il est question d’émergence. Il est simultanément question de quelque chose de sourd, qui couve, qui pulse lentement, qui cherche à éclore, mais toujours ramené à la pesanteur de la terre ; et il est question d’air, d’une immense quantité d’air, ciel et atmosphère, qui gonfle, qui affleure, qui souffle, qui lamine lancinement la terre, pourtant, comme dans l’indifférence. Et dans ce rapport fondamental, aux ajours de cet antagonisme entre le ciel et terre, deux indomptables aux heurts forcément gigantesques et forcément inutiles, c’est la lumière, interstitielle, qui veut poindre. C’est ce que tente la première clarinette, après de dérisoires élans, dans une éclaircie douce mais épuisée, avant de renoncer.
L’enregistrement des instruments, très organique grâce à des micros placés au plus près du matériau de l’instrument, favorise donc ce sentiment qu’un immense volume d’air surplombe la terre. Les hanches vibrent ostensiblement au bord des lèvres et la colophane poudre l’air. La contrebasse alourdit, écrase, et fonde un tellurisme lointain mais inexorable, éraillé, malmené, mais indépassable. Ce travail sur la matière sonore, en plus d’une harmonie classique, donne à sentir l’intime et l’obscène organique des éléments, les souffles et les frottements conférant au déploiement orchestral une concrétude particulière.
La première exposition est déjà lasse, épuisée de la puissance, du souffle lent et lourd du réel. Elle est déjà dans la lucidité de sa destination. La deuxième phrase se module dans l’acidité, l’acerbe, une noirceur, une conscience de la monstruosité. La troisième phrase est celle où la clarinette veut atteindre la lumière. Mais le relâchement, l’état fragilisant de consolation permis par un peu de cette grâce, la font doucement retomber dans l’air, sans résistance, jusqu’à la nouvelle poche de vide et d’inquiétude.
Si quelques phrases s’annoncent dès le début comme des éléments discursifs, narratifs, c’est avant tout sous forme de nuage de son qu’est pensée toute la proposition orchestrale à venir : l’inexorable et le pulsionnel se signifient dans l’impression de rotation des matières sonores. Les nuages de cordes frottées font émerger grincements et harmoniques, effets de rebonds, pour évoquer que ce qu’il advient nous échappe, ou l’engourdissement des esprits.
Les métallophones, qu’ils soient frottés-glissés ou percutés, toujours finement, amènent un peu de la dureté de leur matière à l’ensemble, artificiel et brutal au lointain, en contrepoint du boisé et de l’aérien. Ils sont en outre l’outillage, du soc à la baïonnette, dont l’usage est aussi justification et finalité, fantasme, réflexe, moyen rhétorique d’accepter que l’homme abîme, use, perce et tranche.
Lorsque Christine Bretonnier-Andreani introduit son propos, l’effet de basse continue tellurique, augmenté des flûtes perchées qui doucement se rétractent, favorise une attention inquiète à un propos emprunt de gravité mais qui promet de nous amener plus loin. On se garde bien d’une proposition musicale immédiatement illustrative qui confinerait vite à l’anecdote. Les phrases changent seulement lorsque l’accumulation des évocations nous ont préparé, avec latence, à des images mentales riches en associations.
La marche de la contrebasse, qui est d’abord celle des troupeaux, s’étire sur l’évocation du temps long, puis sur celle des tâches quotidiennes, dans la souscription à cette idée centrale de la lecture de Giono qui est celle de la confusion et du glissement insensible entre les gestes et les moyens de la guerre et du quotidien, une clé de dépossession, ou de possession, de la volonté des hommes.
Sur la fin, on détecte un timide hautbois qui sera là plus tard pour développer d’autres enjeux. Il est d’emblée supplanté par le cor, cette fois mélodique, qui reprend les phrases d’introduction pour en confirmer la structure déclarative, entre la paix et l’épuisement, la lucidité et le pessimisme, jusqu’à la suspension finale, non résolutive.
















